Les Lusignan d’Agenais
Le débat sur la parenté des
Lusignan d’Agenais et du Poitou
Mélusine
et le duc Jean du Berry
Généalogie
et mythes au moyen-âge
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Un des vitraux – datant du XIXe siècle – de l’église paroissiale de Lusignan-Grand représente Hugues de Lusignan [ci-contre, à gauche), altier croisé armé de pied en cap, et dont l’écu est aux armes des Lusignan [1], célèbre maison du Poitou dont les membres ont connu une destinée des plus illustres: ils ne furent rien moins que roi de Jérusalem, de Chypre et d’Arménie. Cette maison de Lusignan revendiquait une origine merveilleuse: elle aurait été fondée par la fée Mélusine, qui, elle aussi, est représentée au sommet du vitrail de l’église de Lusignan-Grand [ci-contre, à droite); la saga de Mélusine a été racontée par Jean d’Arras à l’extrême fin du XIVe siècle: «Errant
désespérément par les bois après avoir tué son oncle dans un accident
de chasse, le comte Raimondin trouva
inopinément une fontaine. Là, il rencontre une femme très belle,
Mélusine, qui jure d'aider le noble en détresse s'il satisfaisait un
certain nombre de requêtes particulières. Comme les événements se
déroulent, Raimondin n'est pas chargé de
la mort de son oncle, mais doté de terres. Mélusine réussit à s’en
faire épouser et, comme par magie, fait construire un grand château. Le
couple vécut heureusement ensemble et Mélusine donne naissance à
beaucoup d'enfants, un peu plus monstrueux en apparence que d'autres.
Ainsi est née la maison de Lusignan. Les descendants du couple
combattirent vaillamment partout dans Chrétienté et contre le Sarrazin
en Orient. Ils obtinrent la gloire en acquérant les titres de Chypre,
d'Arménie, de Luxembourg et de Bohême. Chaque fois, ils arrivent
commodément de sauver les héritières uniques des territoires et les
épouser. De retour chez eux, la confiance mutuelle entre Raimondin et Mélusine est finalement rompue. Durant une visite, le frère du comte attisa la jalousie de Raimondin et lui fait rompre le vœu fait à sa femme de ne pas déranger sa paix sur le premier samedi de chaque mois. Regardant par un trou taillé avec son épée dans la porte des chambres de Mélusine, Raimondin est surpris et choqué par ce qu'il voit. Sa femme se baigne dans un bassin, mais elle est humaine seulement en bas à son nombril et a la queue d'un serpent au lieu des jambes. Cette découverte mène à une grave crise dans leur mariage et le couple se sépare. Raimondin garde le château et Mélusine s’envole d'une fenêtre, s’étant temporairement transformée en un serpent ailé. Les fortunes de leurs descendants empirent dès lors et ainsi pour sept autres générations. [2]». |
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La maison des Lusignan d’agenais, seigneurs de Lusignan et de Galapian aux XVIe et XVIIe siècles, descend-elle de cette prestigieuse ascendance ?
Voici l’arbre généalogique des Lusignan d’Agenais, dressé, vers 1680, par deux de ses membres, Pierre et Arman de Lusignan:
«Généalogie de messires Pierre de Lusignan, seigneur baron de Galapian, et messire Arman de Lusignan, seigneur marquis dudit lieu et autres places, oncle et nepveu:
I. Hommage rendu au roy François Premier par noble Jean de Lusignan, baron dudit lieu, Galapian et Clermont, lequel estoit père dudit Henri. (Preuve par l'homage du 16me mars 1539.)
II. Messire Henri de Lusignan, baron dudit lieu, est filz de feu messire Jean de Lusignan. (Preuve par conlract de mariage du ler décembre 1565.)
III. Messire François de Lusignan, marquis dudit lieu est filz de feu messire Henry de Lusignan, seigneur baron dudit lieu. (Preuve par contracts de mariages des (sic) 15me juilhet 1594.)
IV. Messire François de Lusignan, père dudit. messire Arman, est filz d'autre feu messire François de Lusignan, seigneur marquis dudit lieu. (Preuve par contract de mariage du 28me may 1621).
V. Messire Pierre de Lusignan est fils de feu messire François de Lusignan et ledit messire Arman, filz d'autre messire François de Lusignan. (Preuve par contract de transaction du 16me février 1658.)»
Cette généalogie, on le voit, ne remonte pas au-delà du début du XVIe siècle. Comment la relier aux Lusignan du Poitou, dont la branche aînée s’est éteinte dès les toutes premières années du XIVe siècle? La question a animé le landernau de la société érudite de l’Agenais à la fin du XIXe siècle. Les arguments échangés en faveur d’une parenté ou non entre les Lusignan d’Agenais et ceux du Poitou sont les suivants :
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POUR la parenté des Lusignan d’Agenais avec les
Lusignan du Poitou [3] |
CONTRE la parenté des Lusignan d’Agenais avec les
Lusignan du Poitou [4] |
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· Les Lusignan de l'Agenais ont le même nom, les mêmes armes et la même origine que les Lusignan du Poitou · Ils portent, comme eux, pour cimier de leurs armes, la fée Mélusine, protectrice et caractéristique de toute la race · Ils sont une branche des Lusignan du Poitou |
«L'adaptation à leur écu des armes des Lusignan du Poitou et de la célèbre Mélusine a paru à nos auteurs agenais une preuve décisive en faveur de l'origine poitevine des Lusignan d’Agenais ; mais ils ont cependant connu une alliance entre ces derniers et les Saint-Gelais, de la souche de Poitou, qui explique fort bien cette adaptation. D'autre part, comme les exemples armoiries qu'ils citent ne sont pas antérieurs à cette alliance, l’argument tiré de la communauté d’armes, aux fins de prouver une parenté, une filiation tombe de lui-même» |
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· Ils sont établis en Agenais depuis la fin du XIIe siècle ou les premières années du XIIIe; · Ils ont fondé en Agenais des châteaux auxquels ils ont donné le nom de leur race et de leur château patrimonial du Poitou Ils ont habité le diocèse d'Agen pendant plus de cinq siècles |
«Lusignan-le-Grand
parait avoir appartenu à diverses familles, entre autres à des Rovignan
et à des Boville,
dans la seconde moitié du XIIe siècle, à des Montpezat.
du XIIIe au XVIe siècle. Au commencement du XVIe siècle, il appartenait à une famille Dantré ou Dantrey, qui prit, comme elle en avait le droit, le nom du fief et fut la souche des Lusignan tombés en quenouille dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Les Dantré n’affichèrent nullement la prétention de descendre d'une ancienne famille féodale et encore moins des rois de Jérusalem. Sous le règne de Louis XIV, deux des membres de cette famille firent dresser et signèrent un arbre généalogique dans lequel figure comme premier auteur Jean de Lusignan, cite dans un hommage de 1539. Ils auraient pu remonter à une génération de plus, grâce à divers actes notariés, de 1500 à 15H, qui fournissent le véritable nom de famille. Ces actes sont passés par Ogier Dantré ou Dantrey, seigneur de Lusignan et coseigneur de Lestelle près Tournon, père de Jean de Lusignan» |
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· Ils marchaient de pair et contractaient des alliances directes avec les plus nobles, les plus grandes et les plus puissantes maisons du pays · Ils ont commandé la noblesse de l'Agenais; · Ils étaient reconnus pour gentilshommes de nom, armes et extraction, et des plus anciennes maisons de la province ; |
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· Ils ont possédé pendant des siècles une baronnie de leur nom, érigée pour eux en marquisat; · Ils ont joué un rôle considérable dans la province pendant les troubles religieux ou politiques |
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· Ils ont, durant deux siècles, porté leur nom, leurs armes, la Mélusine, au vu et au su des Lusignan de Saint-Gelais, du Poitou, qui avaient de grands fiefs en Agenais · Ils ont contracté des alliances directes avec les Lusignan de Saint-Gelais, qui les reconnaissaient comme issus de leur race, sans quoi ils se seraient posés en ennemis; · Les Lusignan du Poitou et de l'Agenais ont la même origine, chevaleresque et illustre entre toutes. |
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En résumé, l’argumentaire en faveur d’une parenté ancienne, remontant au moyen-âge, des Lusignan d’Agenais avec l’illustre maison des Lusignan du Poitou apparaît bien faible. Cette thèse repose essentiellement sur l’invraisemblance d’une usurpation d’une telle parenté aux XVIe et XVIIe siècles, alors que les Lusignan d’Agenais étaient parvenus sous le feu de l’actualité, à la tête de toute la noblesse de l’Agenais ; qui plus est, ils réussirent à faire accepter une double alliance matrimoniale par les lusignan de Saint-Gelais [5], branche incontestablement issue des Lusignan du Poitou, celle-là. Ce fait peut paraître étonnant, en effet, mais il ne suffit sans doute pas à compenser la réalité des documents – ou de l’absence des documents – d’époque. Il est plus réaliste de considérer que la science héraldique d’alors n’avait pas la rigueur méthodologique que nous en attendons aujourd’hui.
En tout état de cause, ce débat peut être considéré comme anecdotique; d’autant plus que, par leur double union matrimoniale avec la maison de Saint-Gelais, en 1594, les Lusignan d’Agenais ont définitivement consolidé leurs prétentions à une filiation issue des Lusignan du Poitou. La parenté revendiquée devenait donc bien réelle, bien que tardive: elle ne devient en effet incontestable que pour les descendants de François I de Lusignan.
Mélusine et le duc Jean du Berry |
Moins anecdotique que le débat sur leur parenté avec les Lusignan du Poitou, est la démarche identitaire qui conduisit les Lusignan d’Agenais à rechercher une ascendance aussi prestigieuse. Le cas n’est pas isolé, comme l’illustre un autre cas intéressant, celui du duc Jean de Berry:
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outre le fait de s’être fait exécrer comme lieutenant général du roi de France en Languedoc, par la pression fiscale et la répression qu’il y a mené, le duc Jean de Berry est resté célèbre comme mécène et commanditaire de splendides manuscrits, parmi lesquels «Les Très Riches Heures du duc de Berry». Le mois de mars y est illustré par les enlumineurs, les frères de Limbourg, par une représentation du château de Lusignan, alors entré en possession de Jean de Berry après un siège aussi long que coûteux [10], et qui y avait effectué des travaux. On y remarque un dragon s’envolant de la tour de droite: il s’agit de l’épisode de la légende où Mélusine, démasquée, s’échappe du château de Lusignan sous la forme d’un dragon. «Pour
découvrir le but de l'histoire médiévale, on doit se tourner vers une
figure clé: le patron principal du Roman de Mélusine de Jean d'Arras,
le Duc Jean de Berry. Il a été établi depuis longtemps qu'il a assigné
à cet ouvrage de littérature de légitimer ses réclamations sur le
Poitou voisin, qu'il avait conquis sur l'anglais dans les années 1370.
Le bastion de Lusignan, particulièrement avait prouvé être d'importance
stratégique essentielle, mais sa conquête avait été une longue et,
surtout, très coûteuse entreprise. L’autorité supérieure de Jean de
Berry a été mise en question lors des négociations entre Charles
V et Richard II en 1390 et c'est à partir de
ce contexte que le Roman est apparu. La
stratégie de l'auteur devait relier son patron et les pays de Poitou
par la dynastie du Luxembourg. Dans son Roman, Jean d'Arras raconte
comment les membres de la Maison locale de Lusignan étendent leur
pouvoir terrien et leur renommée en France. Dans le sous-texte il
présente alors Jean de Berry comme un descendant de la Maison de
Lusignan et implicitement, comme l'héritier légitime de leurs
territoires. Le lien dynastique peut être moins évident pour des
lecteurs d'aujourd'hui, mais était probablement saisissant aux
contemporains. Dans le Roman, deux des fils de Mélusine sortent
ensemble au Luxembourg où ils libèrent la princesse locale de l’emprise
du mauvais compte d'Alsace. (…). Un
public contemporain aurait conclu de ces événements que Jean de Berry
était un descendant des deux frères, par sa mère, Bonne
du Luxembourg, la fille de Jean de Bohême. Comme le
Renaud de l’histoire, Jean, le compte de Luxembourg, était devenu roi
de Bohême par le mariage. L'accent de la généalogie maternelle de Jean
est renforcé par la structure de la narration. Bien que la plupart des protagonistes soient des hommes vaillants, qui étendent le nom de Lusignan partout dans la Chrétienté, la clé de leur succès politique est les femmes qu'ils épousent. L'accent du livre sur une dynastie matrilinéaire est la clé de sa compréhension. En transférant cette perspective sur le commanditaire du livre, d'Arras dirige de nouveau le lecteur vers la dynastie de Limburg-Luxembourg .De plus, d’Arras a consacré le Roman non seulement à son commanditaire principal, mais aussi à la sœur de Jean de Berry, Marie, et à leur cousin, Josse de Moravie. De nouveau leur ancêtre commun se trouve être Jean de Bohême. |
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«L'héraldique
constitue un des éléments fondamentaux du roman qui suggère un lien
dynastique entre Lusignan et le Luxembourg. Les bannières et les
blasons portés par les fils de Mélusine représentent un lion rouge sur
fond burelé de blanc et de bleu. Ils se réfèrent à une version du
blason Lusignan, comme porté particulièrement par les rois de Chypre.
Ils sont aussi identiques aux armes portées par les comptes du
Luxembourg. Tant des dispositifs héraldiques montrent en fond burelé de
dix pièces d’argent et d’azur, avec par-dessus, un lion rampant de
gueules. Comment Jean de Berry ne pouvait pas être un parent des
Lusignan, si ses ancêtres du Luxembourg ont porté des blasons
identiques au leur ? De tout temps, la similitude a intrigués hérauts
et historiens de la même façon. Certains ont analysé les armes
seulement pour trouver une différence infime qu'ils pourraient
présenter comme la preuve de leurs origines entièrement différentes.
D'autres ont essayé de réaliser par leur érudition ce que Jean d'Arras
a essayé par des moyens littéraires; Ils se sont livrés aux
spéculations sur une origine commune possible des deux familles. (…) La
ressemblance entre les blasons était certainement une source
d'inspiration pour Jean d'Arras, mais c'est la simple coïncidence. Les
armes de Lusignan sont traditionnellement burelé argent et azur, avec le lion rouge seulement une addition
occasionnelle. Ce dernier étant le plus probablement tiré des armes du
Poitou et peut avoir été accordée par Richard Cœur-de-Lion à Hughes de
Lusignan pendant la Troisième Croisade. D'autres préfèrent une origine
arménienne. Quant à la source des armes de Luxembourg
[6],
il semble incontesté que le lion rouge est d'origine Limburg, tandis
que le burelé d'argent et azur, est, en toute probabilité, un brisure
pour identifier la branche plus jeune de la dynastie. Leurs cousins
Limburg ont gardé un fond argent plein.[7]» |
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Généalogie et mythe au moyen-âge |
Elargissons le débat avec Georges Duby [8] qui s’est attaché à mettre en évidence, dans une perspective historique à plus long terme, le rôle de la généalogie et des mythes fondateurs des lignages au moyen-âge:
«C'est au
moment où les membres de la haute aristocratie cessent de
devoir leur fortune aux faveurs temporaires d'un souverain, de tenir un
pouvoir
et des biens par concession viagère et révocable, au moment où leur
puissance
s'assied sur un patrimoine librement transmissible de père en fils, que
les groupes
de parenté, jusqu'alors mouvants et sans consistance, s'ordonnent selon
la
stricte armature d'un lignage; point de lignées, point de maisons
nobles avant
que l'honneur devienne franchement héréditaire, c'est à dire avant le
IXe
siècle pour les plus grands princes, avant le Xe siècle pour les
seigneurs de
moindre volée -- et, j'ajoute, en France, avant le XIe siècle pour les
simples
chevaliers. De fait, tous les textes qui nous occupent ne se soucient
pas à
proprement parler de décrire toute la parenté, mais seulement la part
de
celle-ci qui détient le patrimoine. En fait, cette conscience familiale
est une
conscience d'héritiers.(…)
Mais l'intervention des légendes, la contamination que subissent alors [au XIIe siècle] les textes généalogiques de la part des œuvres de divertissement et d'évasion dans l'imaginaire, se trouvent encore à l'origine de la modification la plus remarquable qui affecte au XIIe siècle la généalogie: l'invention d'ancêtres mythiques. (...) En Anjou, les généalogistes du XIIe siècle enfoncent deux générations plus avant dans le passé les premières séries comtales sur des données invérifiables. Le soucis nouveau de pousser le souvenir ancestral jusqu'au cœur de l'époque carolingienne, c'est-à-dire jusqu'au moment privilégié décrit par les chansons de gestes, de dépasser, par conséquent, le seuil chronologique auquel s'arrêtait jadis la mémoire de parenté et qui dresse encore aujourd'hui un obstacle infranchissable aux recherches érudites, incita donc selon toute apparence les historiens domestiques à s'aventurer dans le mythe».
Jacques Le Goff [9], a quant à lui étudié la genèse et la portée du mythe de Mélusine au moyen-âge :
«Ainsi se
révèle la nature de Mélusine à travers sa fonction dans la
légende. Mélusine apporte la prospérité. Qu’elle se rattache
concrètement et
historiquement (et nous ne le saurons sans-doute jamais) à une déesse
de
fécondité celtique et autochtone, à un esprit fertilisateur,
à une héroïne culturelle d’origine indienne (ou, plus vraisemblablement
plus
largement indo-européenne), qu’elle soit d’origine chtonienne aquatique
ou
ouranienne (elle est tour à tour et en même temps serpent, sirène et
dragon, et
il est peut-être vrai, à ce niveau, que (…) un «bain» soit une simple
référence
à la nature aquatique de la fée), dans tous les cas elle apparaît comme
l’avatar médiéval d’une déesse-mère, comme une fée de la fécondité.
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L’évocation de Mélusine en Agenais: on en retrouve des représentations anciennes dans des contextes architecturaux divers: · A gauche, un chapiteau de la galerie renaissance du château de Jeanne d'Albret, à Nérac, représente Mélusine sous l’aspect d’une femme-poisson – ou peut-être s’agit-il de sirènes? · A droite, une pierre sculptée remployée dans la façade d’une maison de la bastide de Saint-Pastour représente une Mélusine, sous l’aspect d’une femme-serpent, qu’on peut imaginer accompagnée ici du comte Raimondin sur son destrier. |
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Quelle
fécondité ? Elle assure à son époux force et santé. Mais elle le
comble surtout dans trois domaines – inégalement.
Celui,
d’abord, de la prospérité rurale. (…) dans Jean d’Arras,
l’activité défricheuse de Mélusine est considérable. Les clairières
s’ouvrent
sur ses pas, les forêts se transforment en champs. (…)
Mais, chez
Jean d’Arras, une autre activité créatrice est passée au
premier plan: la construction. Autant et même plus qu’une défricheuse,
Mélusine
est devenue une bâtisseuse. Elle sème sur sa route, en ses nombreux
déplacements, châteaux-forts et villes qu’elle construit souvent de ses
propres
mains à la tête d’un chantier. (…) défrichements et constructions,
défrichement
puis construction [11]. Mélusine, c’est la fée de l’essor économique
médiéval.
Pourtant, il est un autre domaine où la fécondité de Mélusine est encore plus éclatante. Celui de la démographie (…). Qui résisterait ici à évoquer la famille féodale, le lignage, cellule de la société féodale ? Mélusine, c’est le ventre d’où est sortie une noble lignée (...).
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Ces analyses sont peut-être éclairantes pour les Lusignan poitevins, importante et turbulente maison qui se fit valoir en Poitou avant de s’illustrer en Orient. Elles n’expliquent en rien la quête d’identité des Lusignan d’Agenais, dont la démarche fut tardive et la recherche d’ascendance tronquée au début du XVIe siècle. Ils pouvaient arguer de la perte des documents familiaux au cours des troubles successifs de la croisade des albigeois, de la guerre de cent ans, des guerres de religion ou celle de la Fronde, au cours de laquelle le château de Lusignan subit une destruction complète. On peut difficilement s’empêcher de penser cependant que les Lusignan d’Agenais ont voulu profiter de le la quasi-homophonie du nom de leur seigneurie avec celle du Poitou, pour usurper une généalogie antique et prestigieuse, et suppléer ainsi aux déficiences de la leur propre. L’alliance ultérieure avec les Lusignan de Saint-Gelais peut être vue comme une tentative de consolider leur généalogie jusque-là faiblement étayée. En tout état de cause, le château familial des Lusignan, à Lusignan-Grand, possédait, comme il se devait pour se conformer au mythe fondateur, une «tour appelée Merluzine». Elle fut démantelée, comme le reste du château, en 1650. Par cet évènement, la réalité dépassait le mythe, et la malédiction restant attachée aux constructions de la «très fausse serpente» Mélusine, |
[1] A noter que la représentation des armes des Lusignan est ici approximative. Le nombre de «burels» (bandes horizontales) devrait être 10, soit le double de ce qui est représenté dans le vitrail.
[2] Source :«Melusine: the
mythological origins», dans «Constructing the Middle Ages: Historiography, Collective Memory and
Nation-Building in Luxembourg»,
par Pit Péporté, 2011.
[3] L’argumentaire en faveur d'une parenté des Lusignan d’Agenais avec les Lusignan du Poitou est extrait de «Les Lusignans du Poitou et de l'Agenais», par J. de Bourousse de Laffore, dans La Revue de l’Agenais, T.8, 1881. Parmi les défenseurs de cette thèse, voir: «De la communauté d'origine des Lusignan d'Agenais et des Lusignan du Poitou» par J.F. Samazeuilh, 1686, ou «Complément à la notice historique sur les Lusignan d'Agenais et de Poitou» par G.A. Dubernet de Bosq, 1868.
[4] L’argumentaire contre la parenté des Lusignan d’Agenais avec les Lusignan est extrait de «Note sur la féodalité en Agenais», par Georges Tholin, dans La Revue de l’Agenais, T.26, 1899. Voir aussi «La question des Lusignan» par D.de Thezan, dans Revue d'Aquitaine, A.13 N1.
[5] François I de Lusignan «avait épousé, le 25 juillet 1594, Marguerite de Nuchèze, fille de Louis de Nuchèze (…), et de Magdeleine de Lusignan de Saint-Gelais, le jour même où cette dernière et Henri de Lusignan, l'un et l'autre veufs, s'étaient mariés en secondes noces»; Voir «Les Lusignans du Poitou et de l'Agenais», par M. Jules de Bourousse de Laffore, dans La Revue de l’Agenais, T.8, 1881.
[6] L’illustration représente les armes de Jean II de Luxembourg, comte de Ligny et de Guise. Ce sont ses hommes qui firent prisonnière Jeanne d’Arc devant Compiègne, en mai 1430. La très belle illustration ci-dessus est tirée du Grand armorial équestre de la Toison d'or, dont Jean II de Luxembourg était un des 25 membres fondateurs, en janvier 1430. On remarquera, outre le lion des Luxembourg, le cimier orné de Mélusine, représentée ici sous forme d’un dragon sortant d’un baquet en bois – allusion claire à la sortie du bain de Mélusine. La dimension «totémique» de Mélusine utilisée par un lignage chevaleresque est ici particulièrement manifeste. Voir à ce dernier sujet et sur la genèse de la légende de Mélusine: «Mélusine maternelle et défricheuse», par J. Le Goff, 1971, article publié chez Gallimard dans «Un autre Moyen Age».
[7] Voir :«Melusine: the mythological origins».
[8] Voir l’article «Remarques sur la littérature généalogique en France aux XIe et XIIe siècles», par G. Duby, dans «Qu’est-ce que la société féodale?», Flammarion 2011, pp.1182, 1184-1185.
[9] Voir l’article «Mélusine maternelle et défricheuse», par J. Le Goff, dans «Un autre moyen Age», Quarto Gallimard, 1999.
[10] «Cresewell tient Lusignan pour le Prince Noir depuis 1373 et résiste dans la forteresse, alors que la ville est investie. Le siège commence le 12 mars 1374 et Jean de Berry ne prend la forteresse que le 1er octobre», Voir J.J.Vincensini «Mélusine ou la noble Histoire de Lusignan», Livre de Poche, 2013, note page 811.
[11] A noter que, selon Jean d'Arras, Mélusine «fit fonder nombre de puissants édifices sur les terres qu'ils possédaient dans le comté de Poitou et le duché de Guyenne», Les seules fondations qu'il cite -- Parthenay, La Rochelle, Saintes, Talmont, etc.-- se situent loins de l'Agenais; Voir «Mélusine ou la noble Histoire de Lusignan», introduction et transcription par J.J.Vincensini , Livre de Poche, 2013, page 291.